TANGANYIKA, UNE PECHE SUR LES RIVES DU LAC
Article de Liliane Moeremans


Trois méthodes et deux périodes
La pêche coutumière, la pêche artisanale et la pêche industrielle, de jour ou de nuit.

La pêche de nuit
Pêcher la nuit, dans la conjoncture actuelle est un véritable danger. Le couvre-feu au Burundi est fixé à 23H00 et se termine à 05H00. 
Ce danger, les pêcheurs l'affronte tous les jours, c'est leur seul moyen de survie et de gagner un peu d'argent.
Ils osent et prennent des risques.









Le plus important des poissons pélagiques est un Clupeidae : le "Ndagala" ou Solothrissa tanganicae. C'est un petit poisson au corps allongé fusiforme, au museau mince. L'adulte est blanc argenté, le museau et le dessus de la tête un peu jaune olivâtre, la bande latérale surmontée d'une ligne noirâtre.
Je peux vous assurer qu'il perd ses écailles au contact de la peau comme ici pour faire la photo.
Le Ndagala" a un régime planctophage et représente certainement le chaînon principal entre le plancton et les poissons voraces. 
Sa taille ne dépasse pas les 98mm, et son poids de 6 à 8 grammes. Il a une croissance très rapide et triple de taille en deux  mois. 
D'ailleurs, il se reproduit déjà l'année de sa naissance mais la reproduction a lieu essentiellement en mars, juin et septembre. Il faut savoir que le zooplancton effectue, sous l’effet de la lumière du jour, d’importantes migrations verticales quotidiennes. Pendant le jour, il se trouve principalement entre 50 m et 125 m de profondeur, et ne semble limité vers le bas que par la disparition de l’oxygène et l’apparition de substances nocives, telle que l’acide sulfhydrique.
Pendant la nuit, au contraire, la plupart des animaux planctoniques remontent vers la surface et c’est dans les 30 mètres, souvent même les 20 mètres supérieurs que se trouve alors la plus grande densité de  ce zooplancton. Les "Ndagala" faisant dès lors des bancs considérables pour la grande joie des pêcheurs et c'est cette pêche qui représente de loin le produit le plus important des pêches en général. Cette pêche se pratique avec une pirogue en bois (ou en métal comme sur la photo) de 6 à 7 m de longueur. Par les nuits sombres, la lumière attire le plancton donc les poissons. Ils se concentrent alors, presque en surface, dans les endroits éclairés par les  lumières des embarcations. Les lampes à pétrole sous pression sont maintenant utilisées car bien plus efficaces et surtout beaucoup plus économiques et sont fixées sur un des bords de l'embarcation.


Rumonge et Nyanza lac

Lorsqu'il y a pénurie de mazout, les pêcheurs reviennent à la méthode ancestrale c'est-à-dire qu'ils brûlent des roseaux appelés "matete" provenant généralement des berges des rivières tributaires du lac et des estuaires (la région comprise entre les deux Ruzizi fournit en pagaille les roseaux nécessaires). Dans l'après - midi précédant la pêche, les bottes de "matete" sont préparées en longues torches de 15-20 cm de diamètre sur 10-12 m de longueur. Ce sont alors ces torches qui sont brûlées pendant la nuit. 
Dans les régions de Rumonge et de Nyanza-Lac, vu qu'on y trouve encore un peu de bois, les bûches remplacent les "matete" comme combustible.
Les pêcheurs fixent à l'avant de leurs pirogues des braseros rudimentaires où ils brûlent des bûches coupées,  les bois utilisés sont ceux qui donnent une flamme vive et peu de fumée. 
La pêche à la lumière du "Ndagala" est très ancienne, et de vieux pêcheurs racontent que leurs ancêtres la pratiquaient déjà avant l'arrivée des Arabes. 
On ne pêche pas les nuits de pleine lune.
Les pêcheurs de " Ndagala " s'embarquent dans la soirée, et s'écartent de 1 à 5 km de la côte. 
Dès qu'ils sont suffisamment loin, ils s'arrêtent et à la lumière de leurs lampes, cherchent à attirer les bancs de " Ndagala ". Quand la masse du poisson grouille sous la lumière, le pêcheur jette l'ancre et la pêche commence. 
La récolte du poisson se fait au moyen d'une grande épuisette " lusenga " confectionnée à partir de fibres végétales, ou bien, et ceci devient de plus en plus fréquent, avec de la tulle moustiquaire.  Le "lusenga" a une forme conique de 2 m de diamètre et de 2 m de profondeur. 
Ce sont surtout les pêcheurs du côté de Rumonge et de Nyanza lac qui utilisent cette méthode.
La pêche dure jusqu'à la fin de la nuit, les dernières heures précédant l'aube sont favorables pour la remontée du poisson. Ayant eu le temps de digérer à l'aise, le poisson est remonté l'estomac repu. S'il est remonté trop vite, les enzymes stomatiques qui continuent leur travail auront pour effet de faire éclater l'estomac ainsi que la peau. 
La conservation étant alors plus difficile et la valeur marchande bien moindre.


La pêche artisanale 
  
Les pirogues sont maintenant jumelées, ce genre d'embarcations s'appelle "catamaran"

L’avantage de ce jumelage permet une meilleure stabilité de l’embarcation et sa largeur permet le maniement d’un filet type "carrelet" à poche profonde de 6 mètres sur 6 à l’ouverture et de 8 mètres de profondeur.

 
Cette poche est immergée à une dizaine de mètres. Les pêcheurs emportent 2 à 3 lampes sous pression.
Quatre tangons, perches établies perpendiculaires aux extrémités de la pirogue, maintiennent l’écartement du filet et aident au relevage,  possèdent une poulie à son extrémité. Le fond du filet est lesté extérieurement d’un cadre de fer à béton d’environ 15 kg.

Ce cadre est relié aux 4 coins extérieurs du fond du sac par des brides en nylon de 50 cm de long. Il assure le mouillage rapide du filet et, ce qui est important, le maintien en position verticale.
Les pêcheurs travaillent jusqu’à 5 km des côtes,  qui sont nécessaires pour les côtes sableuses, alors que deux kilomètres suffisent près des côtes abruptes et rocheuses. Les catamarans métalliques sont très souvent remorqués vers les lieux de pêche par une pirogue motorisée. Les pirogues en bois,  plus légères se déplacent à la pagaie.

La fabrication des embarcations en bois, si possible d’une seule pièce, est souvent plus rentable mais d'après ce que j'ai vu, il reste peu de bois, beaucoup de pirogues sont faites de planches ajustées soigneusement et calfeutrées à l'aide de boule de coton.
Un véritable jeu de patience, il faut se mettre à l'ombre pour travailler tant la chaleur est forte ! et l'ombre devient rare.....
 

La pêche de jour

 
Elle correspond essentiellement à l'utilisation de "sennes" de rivage, sur les plages sableuses et peu profondes ou bien de filets dormants. Cette pêche ne rapporte pas autant que la pêche de nuit mais paie mieux ! car les poissons ramenés à terre comme les Capitaines, Tilapias et Silures ont une plus grande valeur marchande.

La pêche industrielle

Comme la pêche en pirogue ou en catamaran, cette pêche se pratique de nuit et a le même principe : l'attraction à la lumière des bancs de poissons mais au-delà
du km 55 donc après bien après Magara vers Nyanza lac
Le modeste " lusenga " des petits pêcheurs est remplacé par une vaste senne tournante, filet de 300 m de long sur 40 m de chute, à mailles de 8 mm de côté.
L'unité de pêche comprend: 
Le senneur : qui est un bateau en fer de construction locale de 12 à 17 m de longueur et de 4 à 5 m de largeur équipé d'un moteur diesel de 100 à 280 chevaux.
Un double treuil destiné à la relève du filet est installé près du compartiment moteur. 
La baleinière: c'est une annexe sans moteur de 8 à 10 m de longueur entièrement pontée, nécessaire au maniement du filet.
Cinq annexes porte-lampes de 4 à 5 m de longueur et équipées de deux lampes à pétroles sous pression de 4.000 lumens
Une senne tournante de 200 à 350 m de longueur et de 60 à 110 m de chute.
Technique de pêche:
Après 4 à 6 heures d'éclairage, le senneur mouille son filet en décrivant un large cercle autour d'un ou plusieurs porte-lampes, l'un des bouts de la senne ayant été maintenu par la baleinière.
La poche ainsi formée est étranglée à la base par la "ralingue" (cordage ou câble sur lequel coulisse le filet)  inférieure tirée par les deux treuils.
La relève commence, la récolte des gros voraces d'accompagnement (Luciolates, Lates, Bathybates) est faite en premier lieu à grands coups d'épuisettes ensuite le " Ndagala " est prélevé et mis en caisses.
Transformation et commercialisation des produits de la pêche.
Nous sommes dans un pays chaud, la transformation du poisson est nécessaire pour la conservation en l'absence de circuit froid, les deux seules possibilités sont le fumage et le séchage.

Au Burundi, la deuxième opération est la plus fréquente, elle est effectuée principalement en 
période d'abondance sur les aires de sable en bordure des plages, en l'occurrence ci à Rumonge.
Les poissons sont retournés à l'aide d'un râteau à branches souples.
Cette méthode présente de nombreux inconvénients, et détériore la qualité marchande des produits, leur conservation est fortement réduite car il y a présence de sable, de produits contaminés par les insectes et les mouches qui pondent des œufs.
Séchage en pleine ville, a proximité d'un marché 
Différentes façons de faire sécher le Ndagala, sur des claies grillagées en ville et en campagne, de toute façon cela sèche le long des routes, où les carburateurs des camions sont toujours bien réglés....et  laissent échapper de beaux nuages tous noirs.......
Séchage en dehors de la ville
Le fumage est assez peu répandu, surement dû maintenant à la rareté du bois.
Les poissons sont ensuite vendus sur les marchés, mis en tas et se vendent par petits paquets. 
La plupart des poissons se vendent de cette manière et parfois même à la pièce.
Au marché de Bujumbura    Soko à Bujumbura

Les deux dernières photos ont été prises, je dirais en "catimini", elles sont mal cadrées....les Africains en général n'aiment pas qu'on les prennent en photos, certains pensent qu'on leur vole leur âme, d'autres veulent se faire payer ! J'ai toujours dit "non" ! 
La difficulté qui n'était pas une des moindres, était de ne pas prendre de photos des militaires....ils n'aiment pas ça non plus et comme il y en avait partout .....ce n'était guère évident.

LA SUITE .... Bien ce petit résumé sur la pêche non ?.....mais pourquoi être présents à la levée d'une senne ? surtout par curiosité quand on est fan de cichlidés mais aussi par intérêts quand on possède une entreprise d'exportations de poissons comme celle de Fishes of Burundi.
 
Une récupération de senne ne se fait pas n'importe comment, il faut s'organiser, tout d'abord au sein de l'entreprise, une vérification s'impose, les bacs sont toujours prêts en permanence, l'équipe des travailleurs de Fishes of Burundi connaît bien la musique. Tout est en ordre.
Ensuite le matériel doit être préparé dans le combi VW, les cadres recevant les bouteilles d'oxygène ainsi que les fûts, les médicaments et le matériel nécessaire
sur place (un grand fût en plastic coupé en deux, épuisettes, seaux.....)
Le combi est fin prêt. Les fûts (recevant les nouveaux poissons) placés à l'intérieur du combi VW mais ne sont installés qu'à la dernière minute.

Nous partons avec notre eau

Le lendemain matin, il nous faut attendre que les barrages soient levés, 8H30 départ de Bujumbura, direction Kanyosha,juste quelques kilomètres après ce village,  ok ce n'est pas très loin mais le chemin d'accès n'est guère facile et la route pour descendre le plus près du lac est sinueuse et fort dénivelée.......Pas de barrages, ni de vérifications de papiers sur ce tronçon de route.
On stoppe le véhicule, le reste du trajet se faisant à pied, quelques minutes plus tard, j aperçois la rive du lac.

Oula quel monde ! mais quel spectacle magnifique, un lac miroir, une lumière irisée de tendance bleue,  un soleil déjà bien présent,  une senne bien loin encore, des hommes au travail qui ramènent le long filet vers le bord.
Un spectacle haut en couleurs, débordant de rouge, de jaune et de vert, c'est fabuleux.
Je fais quelques photos ... mince  encore un militaire... je lui demande par un geste de la main de se "bouger"...  il acquiesce mais en y regardant de plus près, il jouait avec une "balle" qu'il lançait et relançait !  bizarre comme couleur la balle.... bon sang..... c'était une grenade..... et personne ne s'inquiète, tout le monde trouve ça normal  sauf moi ! 
ls sont de plus en plus nombreux à tirer le câble de la senne, le poids se fait sentir, la respiration se fait entendre et les murmures augmentent.
Mireille vérifie le matériel, il nous faut attendre......la senne se rapproche, le grand moment c'est pour bientôt.!! Une vingtaine de minutes encore... je suis impatiente !
Encore quelques efforts et voilà le résultat de la pêche !  il m' a fallu bousculer les gens, me faire un passage, tout le monde veut voir, moi aussi
Cela va très vite, des poissons en pagaille, cela saute de partout, le ton monte, comme je ne parle pas le Swahili je ne peux pas comprendre
Tout le monde s'affaire, la récolte est ensuite ramenée et versée dans le demi fût, des seaux pleins ( les nôtres) et d'autres seaux vides sont posés juste à côté.
 

Mireille avec son habileté et son calme habituel, trie délicatement, je ne vois toujours rien... enfin pas grand chose, j'ai l'œil collé derrière l'appareil photo.
Enfin de l'espace.... méthodiquement les poissons intéressants sont mis de côté dans nos seaux, les autres sont placés dans d'autres seaux.
Ces seaux seront ensuite distribués à la population par le chef de la troupe. C'est lui qui dirige les opérations.

L'eau n'est pas trop claire, mais les coups d'épuisettes nous dévoilent la capture....mais qui avait-il comme surprise?
Quelques Bathybates, des Xenotilapia ochrogenys, des Limnothrissa, des Solothrissa, des petits Boulengerochromis, quelques Grammatotria lemairii, des Tylochromis ainsi que des Callochromis, de magnifiques Lamprichthys tanganicanus, des Tilapias, un superbe Ctenochromis horei, des Lates et quelques autres. Mais il faut les sélectionner.....
Pendant le tri, le filet de la senne et d'autres filets de pêche sont pliés et vérifiés, les accrocs et trous sont immédiatement recousus, c'est un travail de longue haleine, les filets sont ainsi prêts pour la prochaine levée de senne.


Dernier coup d'épuisette, nous plions bagages, nous rentrons. En remontant, Mireille me demande de faire attention aux fils de fer barbelés..... je ne les avais pas vu !  ils empêchent les hippopotames de venir se régaler dans les champs et de tout saccager.

S'en suit alors une bousculade incroyable, et assister à une répartition des poissons pour la population c'est assez frénétique ! Le cœur en joie, chaque villageois s'en retourne avec son lot ou sa pièce unique.

De notre côté, les poissons sont ramenés vers le véhicule, bizarre il m'a semblé que le trajet du retour était bien plus long qu'à l'aller.....:-)) et sont  ensuite versés dans les grands fûts, doses de médicaments antistress et antibactérien sont ajoutés, l'oxygénation est en place.
Un grand nombre de gens entoure notre véhicule, toujours curieux de voir ce que nous allons faire de notre butin, tiens ! celui-ci à eu de la chance....un beau Boulengerochromis
Les trous et bosses..... un vrai régal.... , l'eau gicle un peu dans le combi et c'est très amusant.  La chaleur est pesante, il me tarde de rentrer pour me mettre au frais et
voir la suite des événements..... mais dans le calme  ouf !
Sur le trajet du retour, Mireille inlassablement m'inonde de détails, je n'arriverais jamais à tout retenir ! , faisant des comparaisons de levées de sennes antérieures avec celle que je venais de voir. Celle-ci est d'une récolte moyenne. Ah bon ? 
M'expliquant aussi les difficultés auxquelles les pêcheurs étaient confrontés lors des événements de ces dernières années....  

Arrivée à l'atelier, l'équipe nous attend, le matériel pour la seconde phase est prêt, tout va très vite, les fûts sont déjà sortis, les poissons sont récupérés dans l'épuisette puis versés dans le bassin pour la phase d'inspection.


Accroupie, Mireille observe, pêche et vérifie, le deuxième tri commence.
Je me demande comment elle fait pour parler, compter et tout trier en même temps.....tant d'espèces différentes !! sûrement par habitude !
Elle est incroyable tout de même ! 
Tout cela se fait dans le calme, dans une atmosphère sereine, et de bonne humeur,  il n' y d'ailleurs pas lieu de se précipiter.... il fait encore plus chaud !!
Les petits nouveaux sont dispatchés dans les cuves pour l'acclimatation et le suivi de leur maintenance. Ils y resteront au minimum trois semaines sous l'œil averti de Jacky, le mari de Mireille et de Pich, leur assistant.

Une petite anecdote...pendant  toute la séquence de la remontée de la senne, j ai ôté mes chaussures que je surveillais de temps en temps.....pour faire des photos les pieds dans l'eau c'est mieux ....mais voilà ! lorsque l'équipe de Mireille remonte les poissons vers le combi, Lil ne trouve plus ses chaussures !   un moment de panique.... j'ai dû changer de regard.... et j'ai entendu quelqu'un qui disait "  C'est quelqu'un de chez vous qui les as prises !!!"  c'est malin ça ! super!, ok, je trouve ce geste très beau mais j'ai pu remonter au véhicule à pieds nus...je n'ai pas le dessous des pieds en carton moi ! :-)


Une photo (lusenga) et le dessin sont de Françoise et Alain Cazanave - Piarrot et avec la participation de Marie-José Evert  
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